Vous êtes morts, je ne vous connais pas et j’ai de la peine.

Je regarde des photos de vous, je lis vos prénoms et ce qu’on dit de vous, ici, ailleurs. On dit que vous étiez déjà allés à Kidal, avant, on dit que vous étiez des passionnés de l’Afrique, et j’ai de la peine encore.

Je sais comme on est heureux quand on revient dans un endroit qu’on aime. Je sais comme on est heureux quand l’air de quelque part qu’on aime vous brûle les poumons soudain.

Vous avez dû être heureux de revenir. Vous avez dû retrouver des visages, des gens aimés, parce que quand on aime l’Afrique, on aime les gens qui y vivent, et que quand on revient en Afrique, on est toujours reconnus.

Vous avez dû revoir des endroits, des lieux. Vous deviez avoir des rendez-vous, des choses à faire pour le lendemain, le surlendemain, les mois à venir, vous deviez avoir un billet de retour déjà réservé, et vos places seront vides. 

Vous deviez avoir des familles, des amours, des amis, des collègues, des proches.

Vous deviez avoir des projets. Peut-être que vous vous demandiez où vous passeriez les fêtes, que dans les sables maliens chauffés à blanc, une minute parfois, vous fermiez les yeux en pensant à plus tard, au froid parisien, aux bras lointains. Vous faisiez un métier que j’admire, et vous alliez loin, ailleurs, pour raconter ce qu’on ne sait pas, ce qu on ne voit pas, et on vous a tués. Je pense à vous, que je ne connais pas, et que je ne connaitrai jamais, et je vous remercie de ce que vous avez fait.

Vous ne saviez pas que vous alliez mourir ce jour-là, et c’est arrivé, et j’ai de la peine.

J’espère que vous n’avez pas souffert, surtout. Je voudrais me dire que vous ne saviez pas, que c’est arrivé vite, que vous n’avez pas eu le temps d’avoir peur, que vous ne vous êtes pas vus mourir, que vous ne l’avez pas senti. J’essaye de me le raconter ainsi, mais ça n’a jamais l’air vrai.

Je pense à ceux qui vous aimaient, ailleurs, ici. D’un côté ou d’un autre de la mer, je pense aux européens, aux africains, aux gens  qui vous aimaient, et à la peine, à la honte aussi de tous ceux qui aiment l’ailleurs. Au chagrin de tous ceux qui vous ont perdu.

Je pense à ceux qui vous ont exécutés, et  ma salive brûle, je ferme les yeux sur ma colère sans mots.

Je pense que vous êtes morts en terre africaine, et aux contes d’Amadou  Koumba qui disent «  les morts ne sont pas morts, (…) ils sont dans la case, ils sont dans la foule (..), ceux qui sont morts ne sont jamais partis ».

Je pense à vous.